Les yeux et la voix


Les yeux et la voix : début de l’aventure


Le cours Écouter les photographies a commencé avec une première participante. Son engagement est personnel évidemment, et son cours lui appartient.
Je souhaite vous faire part de quelques réflexions, tout en dévoilant peu de sa personne. Je la remercie vivement, pour la confiance qu’elle m’a accordée.


Naturellement,  j’y crois depuis le début. L’ idée devait mûrir, et au-delà de son écriture pour la construction de ce site, il fallait que cela se concrétise. Après un mois d’essai, son inscription renouvelée m’assure que Écouter les photographies est un cours singulier, utile, étonnant, extrêmement stimulant et prometteur.


Les yeux et la voix : C’est désormais avec encore plus de certitude, que j’ouvre cet espace… la pratique s’étant associée à l’idée.


Les yeux et la voix : un espace particulier

Pour commencer, aller à sa rencontre, à l’entrée de l’immeuble, l’accompagner pour l’accès à l’Atelier. Présenter la pièce de travail, son contenu, et comment c’est agencé. S’installer. Faire connaissance : ma participante a perdu la vue à l’âge de dix ans, progressivement… et comme elle a passé la cinquantaine, elle est donc non voyante depuis longtemps. Je n’en dirai pas plus.


Les yeux et la voix - un rectangle-photo tout en noir . Est inscrit le titre : Dieppe 1926 © Henri Cartier-Bresson
Dieppe 1926 © Henri Cartier-Bresson

Dieppe 1926, de Henri Cartier-Bresson.
«Un couple d’amoureux est couché sur une plage de galets en bordure d’océan. Elle est allongée sur le ventre, sa jupe en lainage, est un peu longue. la couture de ses collants noirs est bien marquée. Ses pieds se rejoignent et je vois la semelle d’une de ses chaussures, elle a de grands pieds.
Lui, est couché sur le dos. Son pantalon est souple et sombre -un gris foncé- avec des rayures fines et noires, et des revers en bas de pantalon.  Ses jambes sont croisées en l’air.
Leurs visages et le haut de leurs corps sont cachés sous un grand parapluie noir. Protégés du regard des autres, c’est l’angle de champ qu’a choisi le photographe pour me montrer… que je ne peux pas les voir…
Leurs corps ne se touchent pas. mais le grand parapluie les réunit dans leur intimité. Ils se parlent, ou alors ils dorment… Deviner qui ils sont, à partir de leurs positions, de la détente de leurs corps, de leurs vêtements.
Tout autour d’eux, plus loin et en bordure de l’océan, des hommes, des femmes et des enfants, sont assis sur les galets. Ils sont tournés vers l’océan, l’horizon et le bord de l’eau penchent. Les corps allongés des deux amoureux, se retrouvent en sens inverse, comme pour mieux s’isoler, encore.
Tout le monde est habillé, presque tous portent des chapeaux ou casquettes. Ce n’est pas l’été, plutôt l’entre-saison.  Il fait gris, mais suffisamment clément pour profiter d’un moment, là.
Un petit enfant est assis à droite de l’image, derrière le couple, presque au niveau du pied en l’air de l’homme, dont les chaussures noires montantes sont brillantes et bien cirées. L’enfant, assis là est en manches courtes, les motifs de son chapeau en toile, couvrant sa nuque se confondent avec la forme et la couleur des galets… D’ailleurs, je ne l’ai pas vu tout de suite, il est comme caché lui aussi…»
Notre discussion a commencé et se poursuit une heure durant.


Les yeux et la voix : ensemble pour tenter l’imaginaire

Les yeux et la voix, pour permettre la constitution d’une image, sa sensation, son mouvement, sa forme. Avec mes élèves clairvoyants, nous regardons ensemble, lorsque nous travaillons sur les photographies. Je peux suivre le cheminement du regard, au fur et à mesure de son énonciation. J’interviens pour ajouter un autre point de vue, compléter et questionner.


Les yeux et la voix… Seule à voir, je dois ouvrir un espace entre nous deux, et par ma voix, donner à entendre suffisamment pour que ma participante puisse s’approprier l’image. Placer les objets dans le cadre, les situer, et passer d’une forme vide et brute à des subtilités de signes pour produire du sens et des émotions. Avec ma voix et mes mots, j’élabore dans un espace noir, de l’image. Je porte cette responsabilité : mettre au travail ce que  je vois dans l’image, préciser comment la parler. Énoncer ses formes, ses matières, ses teintes. Me demander comment la voir suffisamment pour suffisamment dire. Se charger de l’image.


Les yeux et la voix… Confrontée, je le sais pourtant :  pour lire une image, il faut absolument accepter de dérouler le temps nécessaire. En partant du noir absolu, c’est encore plus essentiel. Je me précipite, je veux tout dire en même temps ! Je veux que rien ne m’échappe pour être sûre que cela sera entendu et formé. Heureusement, ma participante me met sur la piste, les précisions qu’elle demande, ses questions m’aident à m’orienter, pour que cela puisse prendre l’ampleur désirée. Elle, qui ne voit pas, me guide.


Je veux avoir la certitude que  je parle vraiment  de la photographie que je regarde, qu’elle s’y promène, qu’elle accède à sa réalité, et que nous avons, ensemble, ouvert un nouvel univers.


Les yeux et la voix : autour de la photographie

Au fil des cours, nous avons arpenté « Rue principale de Corleone, Sicile, Italie 1959 » du photographe chilien Sergio Larrain.  Puis,  « Le ruban de la mariée » une photographie de Robert Doisneau faite dans le Poitou en 1951, pour laquelle nous avons trouvé plusieurs versions. Et nous poursuivons avec  « Les glaneurs de charbon, Saint Denis 1945 » de Robert Doisneau.


J’ai depuis, inventé un nouveau dispositif de report permettant de placer, en touchant avec les doigts, les quatre bords de la photographie, que je considère toujours comme étant les quatre premières lignes de l’image en horizontal ou en vertical. Nous avons parlé de photographie, de ses signes directs et indirects. Parlé aussi de considérations techniques, de la vie quotidienne des photographes et de cette question qui revient toujours : « Pourquoi telle image est choisie et en quoi, une photographie parle plus qu’une autre  ? » J’ai promis de répondre à la question.


Soyez le relais de cet article et le relais de cette proposition.
Les yeux de l’imaginaire – Écouter les photographies
Pour les malvoyants et non voyants

			

Au sujet de Colette Gourvitch

J'ai ouvert ce nouveau cours Les yeux de l'imaginaire-Écouter les photographies pour partager ma passion de la photographie et de ses images avec des personnes malvoyantes et non voyantes et pour créer une passerelle entre voir et ne pas voir. L'Atelier pH. neutre depuis 1989 reçoit aussi des photographes qui s'interrogent sur leurs créations. L'analyse d'images nous montre la complexité de voir et de faire des images. Je pratique la photographie argentique et l'Art du tirage depuis 1975.