Jacques Lusseyran

Les yeux du corps ne vous épargnent rien: ils vous montrent tous les hommes faits de quatre membres, d’un tronc et d’une tête. Les miens font des bonds. Mon ami peintre, Jean Hélion, par exemple, je ne le vois presque jamais en entier. Je vois ses mains, de belles mains paysannes, et une autre part de lui-même qui est située très haut, au-dessus du corps, juste au-dessus de la tête. Il vient à moi coiffé d’un chapeau de lumière. Cette lumière-là grandit chaque fois qu’il peint et chaque fois qu’il parle de peinture, et c’est elle, je le vois matériellement, qui conduit ses mains. Elle diminue chaque fois que Jean est en peine, en peine à la façon des autres hommes. C’est un chapeau qu’il porte : ce n’est pas une auréole. Je n’ai pas la moindre intention de faire, à son sujet, de la poésie édifiante. D’ailleurs je ne fais pas de poésie du tout, mais je rends compte des faits. Mon univers, c’est le vôtre. Ne pas s’accorder avec moi sur ce point, c’est affirmer implicitement qu’il existe une seule connaissance, un seul chemin de connaissance, un seul rayon unissant la surface au centre de la sphère, et quel est le philosophe sérieux qui oserait soutenir aujourd’hui pareil paradoxe ? Je vais cahin-caha vers le centre, comme vous. Je pars d’un autre point de la surface : voilà tout. Il n’y a pas d’infirmité. C’est ce que j’ai appris en étant aveugle. Dieu (dites, si vous préférez, la nature ou la vie), Dieu ne nous prive jamais de rien. Et s’il semble nous retirer quelque chose, ce ne sont jamais que des apparences et des habitudes dont il nous prive. À nous de le savoir. La seule infirmité que je connaisse, ce n’est ni la cécité, ni la surdité, ni la paralysie -si dures soient-elles- c’est le refus de la cécité, de la paralysie. Je ne prêche pas le renoncement, mais le réalisme ; le bon sens, c’est-à-dire l’amour, l’amour de ce qui est. Dans la cécité, je dis «amour de la lumière», car la lumière est là. Elle est là, exactement de la même manière que la Vie est là, tout entière, au moment où notre vie semble ne plus rien contenir. Il me semble qu’on se barre la route à soi-même dans la connaissance des hommes, si l’on s’obstine à distinguer les qualités morales des qualités physiques. Les «psychologues du comportement», eux, ne s’obstinent plus, il est vrai. Mais je crois qu’ils se trompent tout de même, parce qu’ils empilent tout, d’un seul côté du mur, du côté physique. J’ai constaté bien souvent que la peur d’un homme, sa colère ou sa tristesse, me sont déjà visibles, alors qu’elles n’ont pas encore paru au niveau de son corps. Je ne suis pas plus malin que les autres. Je n’ai rien à deviner : je vois. Je vois dans les formes du corps un démembrement qui se met en route. Des morceaux entiers de chair, brusquement, reculent, s’affaissent ou vibrent de façon dissonante. Les couleurs elles-mêmes tournent au rouge, au brun-rouge. Elles crient. Je me détourne. La colère a commencé visuellement, mais, sur le visage, dans les gestes tels que les yeux physiques les perçoivent, la sérénité règne encore. Tout dépend de l’attention. Si la plupart des aveugles ne vous disent pas ce qu’ils voient, ne le savent pas, c’est parce qu’ils ne font pas attention à leur cécité, c’est qu’ils rêvent encore de posséder ces yeux physiques qu’ils ont perdus. L’idée ne vient pas de les blâmer du reste : je sais trop bien par quel enchaînement de grâces il m’a été donné d’aimer en moi la cécité. Je sais que tout s’oppose à ce qu’ils l’aiment : les obstacles, les faux pas de la vie pratique, l’égoïsme des clairvoyants et, tout aussi redoutables, les services qu’ils nous rendent. Enfin, par-dessus tout, le jugement du monstre social. La société – toutes les sociétés modernes, de la collectiviste à la capitaliste – forme des jugements terribles : ce sont ses habitudes qu’elle déifie. Parmi ces habitudes, il y a celle qu’il faut avoir des oreilles ordinaires pour entendre, des yeux ordinaires pour voir, et qu’un aveugle, aussi respectable ou admirable soit-il, est en infraction par rapport à la loi. Ce que j’écris ne paraît pas sérieux… Mais c’est que les jugements du monstre social ne se passent pas dans la partie dite consciente de nos individus.


Au sujet de Colette Gourvitch

J'ai ouvert ce nouveau cours Les yeux de l'imaginaire-Écouter les photographies pour partager ma passion de la photographie et de ses images avec des personnes malvoyantes et non voyantes et pour créer une passerelle entre voir et ne pas voir. L'Atelier pH. neutre depuis 1989 reçoit aussi des photographes qui s'interrogent sur leurs créations. L'analyse d'images nous montre la complexité de voir et de faire des images. Je pratique la photographie argentique et l'Art du tirage depuis 1975.